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Dialogue avec Karine Lalieux à propos de la Présidence belge

Le 24 février dernier, une délégation de personnes porteuses de vécu a rencontré Karine Lalieux et Alexandre Lesiw. La rencontre avait pour objectif d’échanger autour des thèmes mis à l’agenda de la présidence belge de l’UE par la ministre et son administration, à savoir le revenu minimum, le sans-abrisme, la garantie pour l’enfance et la digitalisation.

A l’occasion de ce dialogue, les délégués ont pu exposer une série de constats et de recommandations qui pourraient guider les futures politiques européenne pour plus d’efficacité en matière de lutte contre la pauvreté. Ces recommandations, résumées dans le rapport « Priorités et attentes des personnes porteuses de vécu de pauvreté pour une politique européenne sociale forte », sont le fruit d’une année d’échanges et de réflexion avec les premières et premiers concernés par la précarité.

Le chemin vers La Hulpe

Le dialogue avec Karine Lalieux, ministre fédérale des Pensions et de l’Intégration sociale, en charge de la lutte contre la pauvreté, et Alexandre Lesiw, président du SPP Intégration sociale, s’inscrivait par ailleurs dans un processus de concertation plus large durant lequel BAPN s’est activé (et s’active encore) à faire entendre la voix des personnes porteuses de vécu dans les événements de la présidence belge. Que ce soit lors des travaux préparatoires organisés par le SPP, en 2023, lors d’échanges informels ou encore durant les événements officiels de la Présidence, les personnes issues des différents réseaux de lutte contre la pauvreté, mobilisées par BAPN, cherchent à nourrir et infléchir les discussions du volet social de la présidence européenne, avec, en ligne de mire, la future Déclaration de La Hulpe.

Dialogue européen

D’emblée, Karine Lalieux et Alexandre Lesiw ont souligné la nécessité de consolider les politiques sociales de l’Europe, et l’importance de l’expertise et de la parole des premiers concernés dans ce domaine : Karine Lalieux : « Le Socle européen de droits sociaux doit être renforcé durant la prochaine législature européenne. Nous avons bien travaillé avec les Présidences portugaise et espagnole qui nous ont précédées, et nous espérons aboutir à une déclaration forte à l’issue de la réunion de La Hulpe. Nos objectifs restent d’éradiquer le sans-abrisme d’ici 2030, conformément à notre engagement de Lisbonne, et de sortir 5 millions d’enfants de la pauvreté, grâce à la garantie pour l’enfance. C’est pourquoi il est primordial d’écouter les personnes en pauvreté sur ces thèmes. » Alexandre Lesiw : « En effet, il est indispensable de renforcer le Socle européen ! Lors de la Présidence belge, nous évaluerons les avancées engrangés durant cette législature et rédigeons l’agenda de la prochaine législature. Il nous importe beaucoup aujourd’hui d’entendre vos recommandations sur les 4 priorités de la présidence belge. »

Le Socle des piliers sociaux est la priorité de la priorité : le citoyen ne sera pas prêt de l’Europe si l’Europe n’est pas à ses côtés quand il rencontre des difficultés. Karine Lalieux, Ministre des Pensions et de l'Intégration sociale, en charge de la lutte contre la pauvreté

Revenu minimum

Pour concrétiser les besoins en terme de protection par un revenu minimum, Eddy, Carine et Licorice, de l’association De Knoop (Ninove), ont pris courageusement la parole et témoigné de leurs difficultés.

Eddy : « J’ai travaillé dans le secteur culturel dans différents pays européens. Au moment de prendre ma retraite, je n’ai pas réussi à rassembler les documents nécessaires, parce qu’ils se trouvaient éparpillés dans des pays avec des législatures différentes, de sorte que je n’ai pas pu faire valoir mon droit à une pension décente. Je vis de la Garantie des Revenus pour les Personnes Âgées(GRAPA), mais cela m’oblige à vivre dans une sobriété non choisie. Mon logement est insalubre, ce qui a un impact sur ma santé. Récemment, j’ai appris que je devais faire des examens complémentaires parce que mon médecin soupçonnait une complication. Comme je ne savais pas combien cet examen allait me coûter, et que je ne voyais aucune issue possible, j’ai commencé à me demander sérieusement si ça valait encore la peine de continuer. »

Carine : « Je suis au chômage. Au bout d’un moment, je n’avais que 300 € pour vivre. Je me suis gravement endettée. Pour en sortir, je suis entrée dans une procédure de médiation de dettes. Mon médiateur me laissait 75 € chaque semaine pour survivre, mais je ne savais pas ce qu’il faisait avec le reste de mon argent. J’aimerais que les gens du CPAS m’écoutent un peu plus. »

A. Lesiw a répondu en soulignant les initiatives prises en matière de budgets de références pour les CPAS : « De grands efforts ont été faits au cours de cette législature pour diminuer l’écart avec le seuil de pauvreté. On a lancé un appel aux CPAS pour l’utilisation des budgets de référence, pour pouvoir tenir compte des besoins spécifiques des demandeurs, et pour pouvoir les impliquer dans le calcul. Ces budgets de référence tiennent compte du lieu de vie par exemple, pour coller au plus près de la réalité. Les loyers à Bruxelles ne sont pas les mêmes qu’à Ninove, il faut pouvoir en tenir compte. Les budgets de référence seront évalués et actualisés chaque année. »

La ministre est quant à elle revenue sur l’événement organisé par la présidence belge autour du revenu minimum : « Lors du congrès du 18 janvier sur le revenu minimum, il n’y avait pas de consensus autour de la table pour transformer la recommandation actuelle en directive*. Il faut considérer les discussions qui ont eu lieu comme de petits pas qui déblayent le terrain pour un jour arriver à une directive. Les états présents ont souligné l’importance d’assurer un revenu minimum, de lier ce revenu à l’activation au travail et de s’attaquer aux causes du non take-up. »

*Une recommandation européenne est un texte non contraignant qui suggère une ligne de conduite aux pays membres, sans conséquences juridiques s’ils s’en écartent. Une directive est un acte législatif contraignant, qui fixe un objectif que les pays membres s’engagent à atteindre en prenant des mesures à l’échelle nationale.

Digitalisation

Sur le sujet de la digitalisation, ce sont Rafaël et Daniël de DoucheFlux (Bruxelles) qui ont pris la parole.

Daniel : « J’ai 77 ans, j’ai peur pour l’avenir. Les applications possibles des nouvelles technologies m’inquiètent. A Bruxelles, le digital nous a été imposé de façon brutale. L’intelligence artificielle me fait craindre le pire en matière de droits. »

Rafaël : « Nous ne sommes pas contre le numérique par principe, nous voulons d’un numérique qui contribue à l’amélioration des services, à leur simplification. L’impact réel de la digitalisation devrait être mesure à l’aide d’indicateurs qualitatifs : les procédures digitales apportent-elles une plus-value aux personnes en précarité ? Constituent-elles un meilleur filet de sécurité ? Parviennent-elles à sortir davantage de personnes de la pauvreté ? Réussissent-elles à prévenir que d’autres ne tombent dedans ? »

En réaction, Madame Lalieux et Monsieur Lesiw se sont exprimés en faveur du maintien de guichets physiques dans le secteur public et de l’alignement des intérêts sociaux et digitaux de l’Europe.

Karine Lalieux : « Comme vous l’avez dit, c’est important de ne pas opposer digital et non-digitial. L’un ne doit pas exclure l’autre. On ne pourra pas empêcher la digitalisation, et l’objectif de l’UE, c’est de ne laisser personne sur le bord du chemin. 80 % des citoyens devront maîtriser les compétences digitales de base d’ici 2030. On doit augmenter les compétences du plus grand nombre, avec une attention particulière pour les groupes vulnérables : séniors, personnes avec un handicap, migrants… On doit y mettre les moyens. En parallèle, j’ai toujours défendu que les guichets physiques doivent être maintenus. On ne doit pas opposer services digitaux et guichets physiques, il faut faire en sorte que les services publics et autres (mutualités, ONEM…) restent ouverts, c’est un travail que je fais au sein du gouvernement. Par ailleurs, lorsqu’on numérique, quand on communique par voie digitale, on doit s’assurer que c’est accessible et compréhensible. A ce titre, les experts de vécu jouent un rôle crucial au sein de notre administration. »

Alexandre Lesiw : « Notre ambition est de faire se rejoindre les processus de digitalisation et le Pilier européen des droits sociaux. Ce dernier doit être renforcé, des indicateurs doivent être développés sur le plan européen. »

Sans-abrisme et absence de chez soi

Lorsque a été abordé le thème du sans-abrisme, ce sont Lisa et Sarah de Betonne Jeugd (Anvers) Jérôme de Ak’zie (Courtrai) et Olivier du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté qui ont entamé la discussion.

Lisa a illustré son propos en racontant les événements marquants de son parcours, mettant en évidence sa totale ignorance, en tant que jeune mineure livrée à elle-même dans la rue, de l’existence des services sociaux qui auraient pu l’aider : « Il y a trop d’obstacles avant d’accéder à une aide ; il faut les éliminer. »

Jérôme a souligné l’importance de libérer des moyens européens pour l’éradication du sans-abrisme et de développer des services sociaux adéquats et de qualité. « Il est primordial de commencer à chercher une solution de logement dès l’entrée d’une personne dans une institution psychiatrique. Quand quelqu’un rentre en prison ou dans une institution, elle est déjà sans-abri. »

Olivier a embrayé en insistant sur la prévention : « Le sans-abrisme est un problème transversal, qui doit être combattu à tous les niveau. En matière de prévention, il faut s’attaquer à la crise du logement, prévoir plus d’accompagnement ad hoc, empêcher les expulsions… Les fonds du green deal doivent servir à rénover et isoler les logements des personnes les plus précaires, sans les en exclure. La rénovation énergétique de bâtiments ne peut pas conduire à une hausse des loyers qui poussent encore plus les gens vers la pauvreté. »

Karine Lalieux s’est montrée à l’écoute de la délégation sur le sans-abrisme et l’absence de chez-soi : « L’activation des droits de chacun doit se faire sans obstacles, il ne peut pas y avoir 101 conditions pour y accéder ! Nous essayons de travailler main dans la main avec les régions qui sont compétentes en la matière. Il y a un accord de collaboration sur la table, les différentes entités régionales doivent maintenant le signer. […] Le logement est la base de tout – l’adresse de référence n’est qu’un pis-aller : nous voulons plus de logements sociaux, un cadre clair pour les loyers… Là aussi, nous avons mis une proposition sur la table du gouvernement, mais il n’y a pas d’accord. […] Nous vous rejoignons également sur le fait que les dépenses dans les matières sociales doivent être considérées comme des investissements. »

Participation des premières et premiers concernés

Bien qu’il ne restait que peu de temps avant la fin du dialogue, Ann de La Petite Maison (Bruxelles) et Maxim de De Vrolijke Kring (Renaix) ont pu revenir sur leur expérience de participation lors des Rencontres européennes de personnes en situation de pauvreté (PeP-meeting) en novembre dernier à Madrid. Tous deux ont souligné une nouvelle fois l’importance d’impliquer les premières et premiers concernés dans tout processus de décision ayant un impact sur leur vie.

Maxim : « En impliquant les personnes expertes de vécu en pauvreté à tous les niveaux, on évite de prendre des décisions qui aggravent la pauvreté, ou qui empêchent les gens d’en sortir. On évite aussi de faire des coupes budgétaires sur le travail social de terrain. Il faut résoudre les problèmes, pas simplement réduire les statistiques. […] Les mesures prises doivent être évaluées à partir de la pratique, de l’expérience des premiers concernés. »

Ann : « L’expertise des personnes porteuses de vécu est incontournable. A la rencontre PeP, tout le monde était d’accord sur le fait que la participation des personnes en situation de pauvreté fait partie de la solution. Il y avait un groupe qui travaillait sur le logement, sur les prix de l’énergie, sur la nourriture, mais tout le monde était d’accord sur ce point-là. C’est pourquoi j’aimerais m’inviter à votre table, à La Hulpe, j’aimerais être présente physiquement. »

Karine Lalieux de réagir : « Lors de cette législature, nous avons fait voter une loi qui oblige chaque nouveau gouvernement à rédiger un plan de lutte contre la pauvreté. On a tenu compte de la participation dans cette loi. […] Et le bureau du plan fédéral devra contrôler la proposition du gouvernement. En ce qui concerne La Hulpe, je vous conseille d’adresser votre question au ministre en charge. »

Et Alexandre Lesiw de conclure : « Ce serait intéressant de pouvoir organiser une rencontre européenne des personnes en situation de pauvreté juste après la réunion de La Hulpe, de manière à produire une réaction sur la déclaration. »

Avant de repartir, Karine Lalieux et Alexandre Lesiw ont reçu un panier de fruits : en leur faisant le plein de vitamines, BAPN leur souhaite d'engranger encore de nombreuses avancées en matière de lutte contre la pauvreté avant la fin de la législature.

Les personnes porteuses de vécu présentes lors de la rencontre étaient issus des différents réseaux de lutte contre la pauvreté membres de BAPN : le Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté, le Netwerk tegen Armoede, Brussels Platform Armoede et Le Forum – Bruxelles contre les inégalités.

Encore merci à Christine Mahy, secrétaire générale et politique du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté, et Bart van de Ven, président de Brussels Platform Armoede, pour leur mot d’accueil et de conclusion lors de cette rencontre-dialogue.